en langue des sagnes

« La langue des sagnes », c’est le titre de cet excellent petit livre auto-édité et écrit par Céline Rives-Thomas. Avec beaucoup de générosité et d’humanité, elle décrit la longue aventure de l’association Rhizobiòme depuis les débuts difficiles où les tourbières n’étaient bonnes qu’à être drainées jusqu’à la reconnaissance officielle de leur statut et de leur importance en passant par le douloureux épisode de Sivens. J’ai eu la surprise- car elle ne me l’avait pas dit- d’y retrouver un de mes textes du côté de la page 234. Alors je ne résiste pas à l’envie de vous le citer…
Dans la Guerre du Feu, le film de Jean-Jacques Annaud qui met en scène le livre de Rosny ainé, on voit le clan pourchassé se réfugiant avec son précieux feu sur des ilots au milieu des marais. Le marais comme refuge ? Drôle d’idée ! Fallait être
sacrément arriéré, genre paléolithique bas de plafond, non ? Il est vrai que les tourbières, marais et autres sagnes ont longtemps souffert de mauvaise réputation. D’un déficit d’image pour parler le moderne : angle mort de l’agriculture; relique de l’époque glaciaire; point aveugle du paysage. Vieux fossile quoi. L’inconscient qui ose s’y aventurer y trouve pêle-mêle des plantes carnivores, minuscules ça d’accord, mais sait-on jamais si elles venaient à muter, des lézards ovovivipares- mais ils l’ignorent-, des ancêtres de Bob l’éponge, des bottes dépareillées et des humains momifiés depuis des siècles à la suite de rituels pas très catholiques. Le vocabulaire lui-même en porte les traces : la tourbe désigne ce combustible végétal ( qui a du mal à s’allumer et puis qu’on a du mal à éteindre ) mais aussi la populace, la foule des bas-fonds. Elle cotoie la fange, la lie. Tourbe souffre de son voisinage avec bourbe, bourbier. La sagne, c’est terra incognita, c’est le lieu du désordre de la nature, le sauvage, le saltus gallo-romain par opposition à l’hortus, à l’ager. C’est l’èrm. Avant d’être ERM ( Environemental Resources Management, oh yeah ), l’èrm en occitan c’est le désert d’où dérive le mot ermite. Et le lieu non cultivé, n’est-il pas synonyme d’inculture ? Allez zou, drainez-moi tout ça !
Toutefois, pour les anciennes cultures, marais et sagnes jouaient un rôle bien plus ambivalent. Refuge de génies et créatures amphibies, la sagne, lieu de culte et d’offrandes cultuelles. jouait également un rôle psychopompe. Dans maints contes, celui qui s’aventure à traverser le miroir de l’eau au péril de sa vie, risque de voir son existence transformée à jamais après son passage entre les mondes…
Aujourd’hui la croissance à tout berzingue a montré ses limites. Les bénéfices que l’humanité a pu en retirer sont grevés par une addition astronomique de dégâts environnementaux irréversibles. La croissance est devenue une mécroissance. Une excroissance proliférante. Une tumeur. Aujourd’hui aux Etats-Unis, l’eau potable vaut plus cher que le pétrole. Sur toute la planète les ressources s’épuisent. Après la guerre du feu, les guerres de l’eau. Se souvient-on encore que dans ressource, il y a source ?
Et voici qu’aujourd’hui, par une singulière inversion des valeurs dont l’Histoire est coutumière, voici que les sagnes, cet oeil mort qu’on regardait avec réserve devient… réserve de vie. A l’heure de la gestion responsable et nécessaire de l’eau, les sagnes, par leurs capacités naturelles de rétention et de régulation peuvent devenir le premier maillon d’une hydronomie raisonnée. Une banque d’eau. Quand le culte de la croissance devient le trou noir du futur, le progrès qui stagne, la sagne représente la mémoire archaïque de l’eau et redevient un sanctuaire. Si tu ne sais pas où tu vas, souviens-toi au moins d’où tu viens. Va replonger tes racines dans ce sanctuaire d’eau, cette matrice primordiale. Tu verras, la flotte y est discrète, mais claire et abondante. Je ne sais si la sagne a le pouvoir de nous absoudre de nos erreurs d’aménagement. Mais il faut saluer ici le travail exemplaire de ces pionniers du réseau Sagne qui, à rebrousse-poil, à rebrousse-administrations, à rebrousse-air du temps, réinventent patiemment le beau métier de chercheurs d’eau. Hier filant à contre-courant, aujourd’hui ils coulent de source.
Et n’oubliez pas vos bottes.
Et elle a cru bon d’ajouter : « artiste plasticien, conteur, écrivain, musicien … GB est un sacré personnage. Personne mieux que lui ne vous emmène dans le mystère des sagnes en Pédégueine déguenillé.Il joue des mots, des objets, des couleurs, des notes de musique… Tout est bon pour ouvrir l’imaginaire, avec en prime toujours ce sourire généreux qui emporte la foule. »
Stop !

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